Dans le contexte de la littérature engagée du 20ème siècle, l’oeuvre de Simone de Beauvoir, fondée sur les mêmes options existentialistes que celle de Jean-Paul Sartre, s’en différencie dans la mesure où Simone de Beauvoir use rarement du discours philosophique dans ses romans, préférant une réflexion directe sur le vécu et laissant au lecteur la liberté de créer ou pas une interprétation de sa philosophie. Les premiers romans de Simone de Beauvoir (L’Invitée, 1943 ; Le Sang des autres, 1944 ; Tous les hommes sont mortels, 1946) traitent et analysent les problèmes de la liberté et de l’engagement dans la vie quotidienne.
Les Mandarins ( qui a gagné le prix Goncourt en 1954) expose les problèmes de conscience posés aux intellectuels de gauche au lendemain de la guerre, et est, en effet, souvent considéré comme le dernier chef d’oeuvre de la littérature existentialiste. Les trois personnages principaux du roman incarnent trois conceptions de l’existence complètement différentes: Dubreuilh défend un art au service de l’action politique, qu’il voit comme le seul moyen pour échapper aux ténèbres qui enveloppent le monde; Henri ne voit plus de sens à créer dans un monde si injuste et cruel, et il est donc entièrement tendu vers vie et vers l’action; Anne, le personnage le plus fragile du roman, tentée par le suicide, essaie d’échapper à la mort en répondant à l’amour de Lewis Brogan, un écrivain américain. A la fin Anne, qui renonce au suicide, retourne au quotidien avec un sentiment de défaite: ”Puisque mon coeur continue à battre, il faudra bien qu’il batte pour quelque chose, pour quelqu’un”.
Souvent on se demande ce qui se passe quand on est confronté à tant d’atrocités et quand on voit les vies des autres, et les nôtres, complètement détruites, gaspillées? Que peut-on faire? Simone de Beauvoir pose ces questions et les rend humaines. Mais, comme tous les existentialistes, elle remarque que vivre est difficile. Pour survivre et exister de la meilleure des façons on doit faire des choix, prendre des décisions, et être capable de mettre en cohérence notre vie avec ces décisions. On doit accepter les responsabilités qui viennent avec la liberté.
Il y a plein de livres merveilleux sur le dégoût de la vie pendant la guerre et l’aliénation de soldats traumatisés qui n’arrivent même plus à parler, à regarder leurs femmes, leurs enfants dans les yeux. Mais de manière tout à fait surprenante il n’y a pas beaucoup de livres qui parlent de la population civile confrontée à la difficile tache de reconstruire ce monde dévasté. Beauvoir transforme le crue matériel de sa vie en quelque chose de bien plus profond et d’universel, au fil d’un scénario grandiose dans le Paris d’après guerre. Ce livre a réussi sur beaucoup de niveaux : un roman d’idées, une histoire d’amour, une exploration à la James Joyce entre le nouvel ordre des choses, et la vieille culture fatiguée, et à mon avis, avant tout, le portrait d’une femme intelligente, civilisée, qui lutte contre ses pulsions les plus sombres et les plus intimes, pendant une des périodes les plus sombres de l’histoire de l’Europe.
Est-ce un livre long? Probablement oui. Mélodramatique? On ne peut pas le nier certaines fois. Mais il est sauvé par l’intelligence de Simone de Beauvoir à dépeindre ses personnages, et dissimulée derrière eux, elle même. Des jours après avoir terminé la lecture, je me sentais seule, hantée par les personnages d’Anne, Lewis et Henri. Y a-t-il un testament plus grand que celui là pour un roman?
Sylvia K. Bertolotti
4 commentaires
octobre 27, 2007 à 4:53
J’adore ce commentaire sur Les mandarins, roman très autobiographique et très près des préoccupations de Beauvoir. Beau témoignage.
octobre 28, 2007 à 4:33
J’ajoute donc de Beauvoir aux auteurs à découvrir et ce roman en particulier.
Vous en faites un très bel éloge et sans faute!
octobre 28, 2007 à 5:13
Popaul, je suis très contente de vous avoir donné envie de lire Simone de Beauvoir! Vous ne le regretterez point.
Amicalement, Sylvia.
novembre 1, 2007 à 10:23
Bravo pour cet interessant commentaire.